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Fear(s) Open(s) Space(s)

Percussion, guitare, piano, violon, alto, cello (2008, 29')

 

For some time I have been planning to commit to writing

personal observations of my condition, sensations and experi-

ences during a long period of suffering from a malady which,

for lack of a better name, medical men have termed "Agora-

phobia"-fear of an open place.

(Vincent : Confessions of an Agoraphopic Victim, The American Journal of Psychology, 1919.)

 

Au fil de mes réflexions sur l’espace en musique, je me suis arrêté, pour l’écriture de cette pièce, sur une manière plus intuitive de considérer les impacts de ce concept sur l’expérience musicale : n’y a-t-il pas, dans cette décentralisation du regard, ou de l’écoute, une volonté d’éveiller certains instincts plus ou moins enfouis de peur devant le fait d’être « encerclé », de ne pouvoir tout appréhender simultanément, et de sentir ainsi le danger potentiel de ce qui peut surgir de n’importe où à tout moment ?

Je ne tente pas de recréer cette situation dans mon écriture, mais plutôt d’en distiller une forme d’essence émotionnelle, ou un èthos, qui influencera mes idées musicales et la manière de les organiser. Ainsi, je tente un parallèle entre cette image d’isolement au milieu de la vastitude, voire de l’immensité et certaines manières de concevoir notre psyché en tant que réservoir infini de forces et d’énergies tantôt portées à la lumière de la conscience, tantôt fondues dans la profondeur des courants sous-terrains qui constituent les fondements mouvants de notre personnalité.

Dans cette optique, l’œuvre musicale est pour moi le lieu du surgissement de ces forces. Comme l’on pourra le constater à l’écoute de Fear(s) Open(s) Space(s), je m’intéresse aux situations de performance limite, aux extrémités techniques et expressives afin que le geste et l’individu puissent se dissoudre dans la violence des intentions et énergies qui se montrent bien davantage qu’elles ne se nomment. En guise de pendant à ces postures performatives, certaines situations « stationnaires » déploient une zone de gestation, de flottement, en attente d’autres fulgurances qui prendront possession des interprètes à nouveau.

Je trace donc un lien bien personnel entre la peur des grands espaces (l’agoraphobie), ou autres phobies relatives aux différents types d’espace (comme la claustrophobie), et l’espace mental. Sommes-nous dans une société qui tente de nous soulager constamment et à tout prix de nos peurs viscérales ? Sommes-nous davantage incités à regarder à l’extérieur de soi plutôt qu’à l’intérieur ? Cette recherche et cette production du divertissement (littéralement : moyen de se détourner de soi-même) sont-elles symptomatiques d’une forme d’agoraphobie existentielle devant le vide infini qui pourrait être le cœur même de notre réalité humaine ?

Quelques jeux de mots sur les mots :

Fear Open Space

Fear Open Spaces

Fear Opens Space(s)

Fears Open Space(s)

N’est-ce pas la peur qui nous permette d’identifier une nouvelle limite, de décider ou non de franchir les vertiges d’un nouveau seuil, d’ouvrir de nouveaux territoires ?

Afin de circonscrire brièvement les enjeux auxquels je me réfère, je vous propose un petit parcours sélectif au milieu d’espaces philosophiques et psychanalytiques contemporains…

Peter Sloterdijk : Essai d’intoxication volontaire, 1996.

« Je crois du reste que le concept – d’expérimentation sur soi-même – est indispensable si l’on veut expliquer pourquoi nous n’épuisons pas l’individualisme moderne avec le seul concept fondamental de conservation de soi. L’homme du XIXe et du XXe siècle qui se conserve lui-même s’arroge le droit de mener des expériences sans limites avec sa propre vie. C’est la manière dont les individus d’aujourd’hui mettent en scène leur modernité. Nous ne disons plus : le monde est tout ce que Dieu a créé tel qu’il est – acceptons-le. Nous ne disons plus : le monde est un cosmos, un joyau d’organisation, plaçons-nous à l’endroit qui convient. Au lieu de cela, nous pensons avec Wittgenstein que le monde est tout ce que l’on peut dire; [ou plutôt] : le monde est tout ce avec quoi nous menons des expériences jusqu’à la fracture. »

« L’individu moderne, dans les tentatives qu’il mène sur lui-même, prend la liberté de se tester jusqu’aux limites de l’auto-annihilation. »

« Le processus mondial dans son ensemble a beaucoup plus de traits communs avec une party de suicidaires à grande échelle qu’avec une organisation d’êtres rationnels visant à la conservation de soi. »

« L’individu qui expérimente, lorsqu’il regarde en lui-même, ne peut guère trouver, pour l’instant, autre chose que ce que Gottfried Benn a noté dans sa nouvelle Le Ptoléméen de 1947 : je « regardais en moi-même », y écrit-il, « mais ce que j’ai vu était étonnant, c’était deux phénomènes, la sociologie et le vide ». Voilà comment je l’interprète : l’individu qui ne se laisse pas absorber par ses qualités, mais se met entre parenthèses et s’observe lui-même, établit qu’il ne s’agit pas d’une chose massive, mais d’un espace creux. L’analyse prend ainsi une acuité existentielle. Elle me dit : je suis un canal, ou un chauffe-eau instantané pour les substances publiques – le fourbi du social, les événements venus de l’extérieur, la matière apportée par le vent. »

« En d’autres termes : l’âme qui mène des expériences sur elle-même, qui se décompose en ses ultimes particules, se découvre elle-même comme un néant réel; elle est une sorte de monochrome, une surface indifférente – la surface en soi, la page vide dans le livre intérieur. Ce fond pur peut-être rond – Malevitch a aussi montré des formes rondes du noir pur - , il peut être carré, triangulaire, il peut avoir autant de côtés qu’il veut, ou être totalement informe : le seul point décisif est que ce monochrome interne ne montre rien, qu’il est un écran vide. C’est un noir vide, rond ou carré, et c’est moi, ou plutôt le moi devant le moi, un simple fond sans figure, un écran sans texte. Voici ma thèse : la culture expérimentale ne peut rien produire d’autre que cette position finale quasi bouddhiste – toute profondeur est surface, tout contenu est forme. Le bouddhisme made in Germany…»

« La réduction terroriste est utile pour éveiller une conscience de la fragilité des formes de vie positive sur l’arrière-plan nihiliste. À la fin des années vingt, il me semble que ces éléments on été définitivement acquis et compris. (…) Aujourd’hui, ces motifs sont popularisés par les arts, high and low, comme la dernière religion de la modernité. »

Gilles Deleuze, Dialogues, avec Claire Parnet, 1977.

« De même que vous ne savez pas ce que peut un corps, de même qu’il y a beaucoup de choses dans le corps que vous ne connaissez pas, qui dépassent votre connaissance, de même il y a dans l’âme beaucoup de choses qui dépassent votre conscience. Voilà la question : qu’est-ce que peut un corps ? de quels affects êtes-vous capables ? Expérimentez, mais il faut beaucoup de prudence pour expérimenter. »

Gilles Deleuze/Félix Guattari : Mille plateaux, Comment se faire un Corps sans Organes (CsO), 1980.

« Le corps sans organes (CsO) a remplacé l'organisme, l'expérimentation a remplacé toute interprétation dont elle n'a plus besoin. Les flux d'intensité, leurs fluides, leurs fibres, leurs continuums et leurs conjonctions d'affects, le vent, une segmentation fine, les micro-perceptions ont remplacé le monde du sujet. Ce n'est plus un organisme qui fonctionne, mais un CsO qui se construit. Ce ne sont plus des actes à expliquer, des rêves ou des fantasmes à interpréter, des souvenirs d'enfance à rappeler, des paroles à faire signifier, mais des couleurs et des sons, des devenirs et des intensités. Ce n'est plus un Moi qui sent, agit, et se rappelle, c'est « une brume brillante, une buée jeune et sombre », qui a des affects et éprouve des mouvements, des vitesses. ».

Jimmie LeBlanc • compositeur
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Ensemble Kore, Montréal, 2009

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